Saint Sulpice-Laurière

Las trei sors

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005 

 

 

La carte de Cassini 1780 – Sur cette vue partielle figurent deux axes routiers: à l’ouest la Route Royale qui deviendra la Route Nationale 20 puis l’A20. C’est la voie principale, celle des diligences et des Courriers du roy. Pour les lettres ou les voyages le marquisat de Laurière communiquait avec Paris par le relais de poste de Chanteloube.(v.Note n°14) A l’est , également d’orientation N-S, un tracé qui a été repris par le Paris-Orléans-Méditerranée et qui était sans doute stratégiquement important avec l’exploitation des mines antiques,  la frontière des deux langues, les pèlerinages (Note 2-23). Il est jalonné de vestiges de temples païens, de places fortes et de maladreries templières ou hospitalières: les Marmiers, le Chatelard, les Courrières, Mallety. Des Templiers  subsiste à Paulhac l’église de la Commanderie, et dans la montagne ces croix lobées curieusement rescapées de l’agitation révolutionnaire. Il y a aussi la transversale qui joignait la capitale des Gaules à l’océan, la pouge, la via qu’on cherche en écartant les broussailles, en s’aidant des noms de lieux et  de la vénérable « carte routière » de Peutinger. Dans cet espace encadré de  sorties qui sont des invitations à fuir la misère,  une réserve de main d’oeuvre et un grouillement de  moutards à l’appétit solide: la Montagne.

 Les Grands Chemins de jadis traversaient le pays dans un désert humain, côtoyant les lieux habités sans jamais y pénétrer. C’était le cas de notre actuelle D914, alors appelée route de Saint Léonard,  également répertoriée comme Chemin des     « Fossonniers » . Elle évitait Saint Sulpice de Laurière, elle contournait Saint Michel de Laurière. Laurière  n’était pas un village, c’était le château du marquis. L’oppidum du Chatelard était planté sur son trajet comme un épouvantail inoffensif. A l’eitre  défilaient des gens de tous acabits: forains, paysans, commerçants, pèlerins,  piétons, cavaliers, voituriers, routiers aux raisons sociales mal définies…
A une époque que la tradition orale situe     « au temps des roys »  il existait à l’eitre de la Roche, sur le Chemin des Fossonniers, un immeuble d’aspect modeste qu’on appelait la meijou de las trei sors. L’endroit avait pris le nom de la maison et il n’était rien d’autre que ça avec le vide autour; on ne disait pas: le col de la Roche, mais Chas las Trei Sors, comme on dit aujourd’hui chas Bressy, ou naguère chas Cornard ou chas Parpaillou.
Pèlerins de Saint Léonard ou d’ailleurs, faux ou vrais sauniers de Saintonge,  leurs chargements et la poussière du chemin leur donnaient soif; ils faisaient étape à la meijou de las trei sors. Ceux de Jabreilles, de Concidat, d’Agnot, de Catheraud,  des Retouillères ne dédaignaient pas, au prix d’un détour et avant de regagner leur chaumine enfumée, de s’arrêter un  instant pour venir en voisins saluer las trei sors.
C’était une maison accueillante où les gosiers se rafraîchissaient  et se vidaient gentiment les bourses. Aujourd’hui son histoire demeure mystérieuse et donne lieu à divers on-dits, médisances ou calomnies, cancans, suppositions et supputations. Les ignorants qui  n’en ont jamais entendu parler se donnent des airs entendus. D’autres baissent pudiquement les yeux. Beaucoup s’interrogent et veulent savoir. Retenons essentiellement deux hypothèses:
     1°/ la version soft : Vivaient là trois pauvres orphelines dignes de compassion et qui méritaient bien l’aide que leur apportaient les gens de passage. Le père, Léonard, enfant trouvé, avait miraculeusement survécu à l’hospice de Limoges, puis année après année il suivit les maçons comme  goujat; sa tâche consistait à grimper sur les échafaudages avec sur les épaules  l’oiseau  plein de mortier. Pas évident comme travail:  se cramponner à l’échelle et  tenir le baquet suffisamment haut pour que la colle ne dégouline au sol, mais pas trop pour ne pas la recevoir dans le cou, accompagnée de moqueries et parfois de taloches. Il préparait le repas de midi: des patates mises à cuire dans l’eau d’une immense marmite. Puis il devint lui-même maçon . Un jour de mars en partant pour sa campagne annuelle  il les avait embrassées et elles ne l’avaient  jamais revu. Un sien compagnon du Puy Courty  était venu leur rapporter un chapelet et, serrée d’un lacet,  une bourse de cuir contenant avec 13 livres 6 sols  une médaille de Sauvagnac: le père s’était brisé les reins sur un lointain chantier. Il avait rendu l’âme en murmurant leurs noms: Jeannette, Marie, Léonarde, et Jeanne la mère… Elle avait succombé au chagrin la mère, à la maladie, aux durs labeurs des femmes seules. Jeannette, l’aînée, avait alors  quinze ans. Ceux du chemin étaient leur soutien; les gens de la route étaient leur famille.
     2°/la  version hard : Ces trois sœurs, une blonde, une brune et la troisième aux cheveux et aux poils roux de flamme, prodiguaient dans le secret de leur couvent, à qui en demandait, des consolations dont le ciel les avait rendues expertes en les dotant de formes généreuses, de bras accueillants et de sourires à damner les pèlerins de saint Jacques et de saint Léonard. Au fil des années les champs alentour prirent eux aussi le nom de la pulpeuse trinité. Il y eut le prat de las trei sors, le bosc, las terras, la canovière de las trei sors…
Sur le chemin de la vie les années passent, passent, et  toujours dans le même sens. Un matin d’hiver la maison resta plus close qu’elle n’eut dû l’être. On s’attroupa, on frappa aux volets, secoua la porte… et on apprit que tout avait été vendu, champs, prés, chenevière et fond de commerce.

Aux rigueurs de l’ hiver succéda un été torride. Un beau matin de juillet les volets claquèrent au passage d’un groupe de pèlerins éblouis. Une apparition de rêve, un rayon de soleil jaillissait  de la meijou; las trei sors étaient revenues, les mêmes ou à peu près, avec l’ardeur de la jeunesse retrouvée et un charme à couper le souffle, comme dans les contes pour les grands enfants.

Sur le grand chemin, de foire en marché, de ville en village : un monde de   gagne-pain ambulants,  professionnels,  occasionnels…propose  ses  services, exploite son savoir-faire et son savoir-vendre. 

2 meunier livre la farine 52 les ramoneurs51  l'étameur50 les vanniers32 sur la route du marché1 mercier ambulant44 le caïffa56 les collecteurs de peaux de lapins50 le raccommodeur de faïence59 les balais de bouleau7 rémouleur et étameur3 ramoneur4 rémouleur5 le collecteur de cheveux6 le langueyeur   48 le peillarot49 le raccommodeur de parapluies

61 l'ancêtre du motocrotte

Ami lecteur, un voyage merveilleux vous est offert, tous frais pris en charge, sur les chemins  du passé; vous y croiserez un monde pittoresque et des personnages hauts en couleurs,  que vous  devrez désigner par leur nom de métier:

Le réparateur de faïence et de porcelaine – celui qui dépanne  les parapluies – Le rémouleur qui travaille seul en chantant      « Fiaulo fiaulo lou couteu, per coupa le co de la reino Isabeu »- celui qui est associé à un étameur – Le pauvre étameur solitaire – Les collecteurs de peaux de lapins ( ici ce sont deux tout  jeunes garçons qui sont aussi mendiants pour le compte de leur maître, et ramoneurs:  recherchés pour leur petit gabarit ils grimpent dans les cheminées pour gratter la suie) – Le piautier, ou collecteur de piau,(cheveux) qui travaille dans les foires pour le service d’un perruquier de Bordeaux; il paiera d’une robe ou d’une pièce d’argent la tignasse opulente –  Les deux ramoneurs en tenue de travail et le  ramoneur seul avec ses perches en bandoulière  Ils sont nombreux et sollicités partout pour prévenir les incendies de chaumières et de villages entiers –  Le langueyeur qui écarte la mâchoire du porcelet avec un morceau de bois  et voit s’il est ladre en examinant sa langue – Le peillarot, fripier qui collecte et revend des habits bourgeois  démodés ou usagés; les invendus seront pour la papeterie –Le fripier annonce clairement sur le chemin sa raison sociale:   « Peillarot! vieux habits! », (et à cinq ans, quand on n’a pas la conscience tranquille, on va se planquer dans les cabinets). Le Caïffa des Ets Moïse Cahen, qui pousse son magasin devant lui – Le mercier ambulant qui porte le sien sur son dos –      « Vanniers-sur-la-place-la-volaille-trépasse » (pardonnez-moi amis vanniers) – Le paysan va vendre ses balais de bouleau à la foire – La fermière se fait de l’argent de poche avec ses légumes et ses fromages – Le meunier sur son âne livre la farine à domicile – Précurseur du service de voirie et du motocrottes, le vieux jardinier s’affaire après le passage de l’âne du moulin. Pas d’automobiles pétaradantes et malodorantes, mais une route très fréquentée.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

  (à suivre dans   « les métiers ambulants » )

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2 commentaires »

  1. Serait-il possible d’avoir des renseignements plus détaillés sur le commerce des cheveux: époque, importance économique, tarifs, clientèle, etc. Merci.

    Commentaire par Vincent — 29 mai 2010 @ 21 h 40 min

    • Bravo de vous intéresser à cette forme d’exploitation de la pauvreté, et peut-être de vous apitoyer sur les paysannes limousines et bretonnes qui sacrifiaient leurs cheveux pour s’offrir une robe. Ce commerce se pratiquait encore à la veille de la Grande Guerre. Saint Junien, Flavignac, la Creuse et ses marchés étaient des centres de collecte importants. A Limoges chaque année à la Saint Jean d’été se tenait une foire aux cheveux, qui partaient par dizaines de kilos vers Paris et l’étranger. En Juin 1914 le Courrier du Centre écrivait:
      « Mercredi 24 juin s’est tenue la foire aux cheveux annuelle. Les prix ont varié entre 100 et 130 francs le kilo brut en toutes couleurs, la marchandise la plus demandée étant la frisure naturelle, très rare à Limoges, et les cheveux blancs, ces derniers à peu près introuvables. Les acheteurs ont emporté de notre ville de 250 à 300 kilos de chevelures. »
      Antoine Perrier dans  »L’Appel du Centre » du 3 février 1943 développe le même sujet:  »A La Graulière,Treignac,au Lonzac en Corrèze, à Auzances et à Crocq dans la Creuse, le coupeur de cheveux avait sa place réservée les jours de foire. Il hélait les femmes au passage:  »Ané, fenno, piaus, piaus! ». Limoges avait aussi sa foire aux cheveux les 23, 24 et 25 juin. Elle se tenait sur la place de l’Hôtel-de-Ville et était fréquentée par les représentants des grandes maisons de coiffure de France et de l’étranger. Les chevelures blanches et rousses, les plus rares, faisaient prime, valant jusqu’à 350 francs-or au kilo. Les chevelures plus communes étaient vendues de 100 à 150 francs.
      Les foires aux cheveux avaient disparu bien avant que se répande la mode des cheveux courts.
      Pour être complet je mentionnerai un article de Paris-Soir 1943 – toujours la même triste époque -:  »Mélangés à certains textiles, les cheveux humains permettent la fabrication de tissus admirables ». On a connu ça!!…
      Les cheveux blancs n’étaient pas sacrifiés pour une robe; ça serre le coeur mais il faut s’adapter à notre monde cynique, et relativiser la formule « une tignasse pour des jupons »; c’est quand même pas pire qu’un organe pour deux bols de riz.
      J’ajoute au texte « le commerce des cheveux » une image à votre intention – voir page « las trei sors » : Pour les détails ça vous va?

      Je vous remercie pour l’intérêt que vous manifestez.

      Commentaire par saintsulpicelauriere — 30 mai 2010 @ 0 h 54 min


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