Saint Sulpice-Laurière

Le château de Villefort

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       Au cimetière des monuments disparus, menhirs, cromlechs, dolmens, chapelles et châteaux dont le temps ou les circonstances ont dispersé les pierres, je plante une stèle à la mémoire  de Villefort. Une mention sur les cartes anciennes, (v Cassini  « las trei sors ») et sur le cadastre napoléonien, de vagues ondulations de terrain en bordure d’un pré attestent seules de son existence passée. La Révolution a tout balayé, bâtiments et occupants.

       En 1688 François du Vignaud, décédé dans son château de Villefort, enterré dans sa chapelle, portait le titre de « chevalier », qui constitue le plus bas échelon dans la hiérarchie nobiliaire. Son fils Jacques mort en 1698 était « écuyer »; on appelait ainsi les jeunes nobles non encore armés chevaliers.Villefort possédait un  « fief et lieu » aux Vories, paroisse de Folles, qui  consistait d’après un bail-afferme daté d’avril 1720 en « préclôtures, mestairies de la poste, mestairies de la Villette, moulin et estang de la poste, rentes et dîmes dues et reversibles au dit fief des Vories, et autres revenus, circonstances et dépendances, plus les moulins et biens des Bouères et le moulin neuf que le seigneur se réservait ». Ce fief  donc était affermé pour huit ans moyennant mille livres annuelles à Me Michel Dosny, tailleur d’habits au village des Petites Magnelles, paroisse de Bessines – un ancêtre d’Alexandre Dony,  les magasins de vêtements de Limoges –

        Au temps de Law et de la Compagnie des Indes Occidentales, Gaspard du Vignaud se fit conseiller financier de sa mère, dame Bottereau, il la conduisit à la ruine en cette même année 1720, puis il répudia son héritage qui lui était    « plus onéreux que profitable’’. Autre malheureuse affaire: (Voir étude de Me Thèvenot minute n°124) Jacques Du Vignaud vend à Philibert de Pompadour le fief et métairie du Breuilh, psse de Saint Sulpice-Laurière, pour le prix de 4500 livres; 2075 livres resteront dûes par le marquis de Moras,  nouveau propriétaire. En 1780 François du Vignaud des Vories, de Villefort et autres lieux vivait chichement sur les modestes revenus agricoles et forestiers de son domaine. En 1789-90 il apparaît sur le registre des impositions comme  ‘’ci-devant privilégié demeurant au château de Villefort, propriétaire exploitant des bois de fayau et de chesne, et d’un domaine et héritage ». Il faisait piètre figure auprès de ses voisins du Chambon ou de Laurière. Entre le petit seigneur désargenté et le tenancier à l’aise sur sa tenure, les frontières ne sont guère marquées dans les relations et le mode de vie. Il se raidissait dans ses nobles bottes, mais malgré ses efforts pour paraître, ou à cause d’eux, il n’inspirait pas le respect et l’autorité que lui aurait conférés une bourse bien garnie. Ses métayers le volaient effrontément. Quand la Révolution éclata ils contestèrent ses titres de propriété au prétexte de l’abolition des droits féodaux. Blondeau le marquis émigra, Vignaud  le suivit; Pauvreté et Loyauté  font souvent route ensemble. Tous deux  spéculaient sur un rapide retour de l’ordre ancien; c’était encore un mauvais calcul. Sa femme se retrouva seule à la barre dans la tempête.

       Etiennette était bien différente des petites marquises qui frétillaient du cul à la cour de Versailles. Le citoyen Berger, maire, établit ainsi son signalement le 28 avril 1793, an 2 de la République :
 »La citoyenne Marguerite Etiennette Laloue, épouse de Louis Gaspard François du Vignaud, émigré, demeurant à Villefort, native de la ville de Guéret, âgée de 32 ans, taille d’environ 4 pieds 10 pouces, (1,57m ) cheveux et sourcils noirs, yeux bleus, nez gros, bouche grande, menton large, front idem, visage picoté, un œil gâté ». Pas de quoi agiter les sens d’un sans-culotte ; elle fut cependant remarquée par les « patriotes », non pour ses attraits physiques mais pour sa conduite  « antirépublicaine d’ennemie du peuple’’. En effet elle ouvrait son château aux religieux, les bêtes noires du nouveau régime; le  bas-clergé  orphelin de ses  chefs qui avaient pris le large,  n’abandonnait pas ses ouailles et  s’entêtait dans la clandestinité à distribuer des sacrements. Chaque époque trouble a son gibier à chasser. Elle protégea donc les curés autant qu’elle le put. Quelle  autre humaine attitude  à l’égard de gens injustement persécutés?

       Le 23 avril 1793 le citoyen Lhermite, procureur de la Commune, fait assavoir que  « les municipalités sont tenues d’établir une liste des familles d’émigrés : père, mère, femme, enfants, et d’envoyer les états nominatifs et les signalements au district de Bellac. Ces familles doivent se présenter chaque jour devant la municipalité. Seront mises en état d’arrestation les personnes connues comme suspectes ». En conséquence  « le maire se transporte en compagnie de deux patriotes volontaires de la Commune au lieu de Villefort, près de Saint Michel, dans la maison du ci-devant émigré Duvignaud, aux fins d’établir un état nominatif de toutes personnes qui pourraient s’y trouver et qui nous paraîtraient suspectes… Il lui fait lecture de la susdite loi et lui demande ses nom, prénoms, âge et qualité et le nombre de ses enfants. Il demande qu’on aille les chercher afin qu’on prenne leur signalement. Elle est informée qu’elle devra se présenter chaque jour avec eux à la Chambre de la Commune…
…Le maire déclare qu’il sait qu’elle abrite un prêtre non assermenté ou une personne suspecte, et il procède à la visite de tous les appartements, accompagné des volontaires.
…Le maire monte dans une chambre au-dessus du salon et trouve un porte-manteau (sacoche de selle ) de cuir presque neuf  fermé d’un cadenas et d’une petite chaîne de fer, avec un bonnet de Ségovie à usage d’homme. Dans les poches de ladite valise nous avons aussi trouvé une burette pour mettre les saintes huiles et donner l’extrême onction aux malades, le tout d’étain et incorporé dans un fourreau de velours, ce qui nous a paru très suspect et démontré à l’évidence qu’elle garde chez elle quelque personne. Interrogée elle répond qu’en effet pendant quelque temps il est resté un prêtre dans la maison, mais il est parti depuis l’expulsion des prêtres non assermentés….’’

        Pierre Grégoire Labiche de Reignefort était du nombre des prêtres du bas clergé qui trouvèrent refuge chez dame Etiennette, au château de Villefort. Il connut un sacerdoce agité. Né à Limoges en 1756 dans une famille bourgeoise devenue noble par l’achat de charges, il est reconnu coupable d’être curé et interné à la Règle le 3 frimaire an II, puis déporté: huit jours de marche avec 39 compagnons d’infortune et il arrive à Rochefort. Embarquement sur une prison flottante:   « Les Deux-Associés »:  Des bateaux négriers réformés  pourrissaient dans la vase du port et servaient de geôles-mouroirs. Par souci de rentabilité ils avaient été construits de telle sorte que les armateurs pouvaient entasser un maximum de  « bois d’ébène’’ dans des espaces réduits; pour les loger, les entreponts, d’une hauteur d’un mètre soixante, étaient meublés de bat-flancs et de planches superposées qui se prêtaient à une survie précaire  le  temps  d’une traversée vers les plantations de coton de Louisiane. Ces coques hors d’usage, immobilisées, virent croupir dans leurs cales infectes des quantités de malheureux prêtres déportés.

        Labiche embarqua donc  sur  « Les Deux-Associés ». Il s’était établi un turn over: On renouvelait l’effectif quand les places se libéraient. Il y avait des listes d’attente. Les gardiens débordés jetaient les cadavres à la mer, mais le flot les ramenait sur le rivage, causant une pestilence dont les riverains finirent par se plaindre, si bien qu’on se résigna à enterrer les morts. On choisit le sable de l’île Madame, après avoir rebaptisé celle-ci   « l’île Citoyenne’’.   Soulignons ici l’insuffisance du procédé, caractéristique d’une organisation  « à la bonne franquette », qui ne dépasse pas le stade artisanal et  qui marque  les lacunes du génie français comparé à nos voisins – et amis – allemands,  si  méthodiques et si efficaces dans tout ce qu’ils font, et particulièrement remarquables – inégalés en Europe ? –  dans l’industrialisation de ce genre de traitement. 

        Robespierre mourut de mort subite et les évènements prirent un cours nouveau. Le 25 janvier, après avoir souffert de la faim, de la soif, de la vermine et des mauvais traitements pendant onze longs mois, le curé Labiche fut libéré et revint à Limoges pour y dire des messes et faire du rattrapage dans les baptêmes et les  mariages religieux, et pour enterrer chrétiennement les ouailles abandonnées.
Sept mois de tranquillité, puis les persécutions recommencèrent. Sous le nom de Moreau, précepteur, il s’abrita successivement au château de Marsac, au Chambon et  à Villefort où un jour il faillit se faire pincer: à l’arrivée inopinée des gens d’armes il se cacha dans une grange sous un tas de fagots. La petite Anne Du Vignaud°°°, âgée de cinq ans, fut interrogée par les « patriotes »: « Tu sais, toi, où se cache Labiche ! – Mais bien sûr que je le sais – Alors dis-nous vite où !– La biche, elle court dans les bois de Villefort »… Cent cinquante ans plus tard à la métairie du Breuil deux miliciens abusaient de la naïveté de mon camarade Gilbert Jourdan:  » Chut!  On est de la Résistance. On a un message de De Gaulle pour ton papa. Petit, dis-nous vite où il se cache!  « … Pour les Espagnols: « son los mismos perros con diferentes collares ». Les mêmes chiens.

       2 germinal an II (22 mars 1794)- Deux demoiselles Dutheil, ci-devant religieuses, domiciliées à Laurière, sont conduites au dépôt de Magnac-Laval par Laurent Leblois, officier de la garde nationale, puis transférées à Limoges. L’épouse de Me Dufour le notaire  d’Agnot, leur parente, demande une explication. Raffard dans le rôle de commissaire du peuple du district de Bellac répond qu’elles ont refusé de prêter le serment de la Liberté et de l’ Egalité. Le même mois Etiennette Laloue de Villefort est arrêtée et incarcérée au ci-devant séminaire de la Règle à Limoges.   « ‘C’est, lui explique le Comité de Vigilance de Laurière, parce que vous êtes la femme de l’émigré Vignaud de Villefort et par conséquent vous êtes suspecte en conformité avec la loi du 17 septembre dernier vieux style. »  (on s’habituait mal aux innovations calendaires)

       En 1802 le Concordat rendit aux prêtres leur place dans la société. Je n’ai pas trouvé trace du retour de l’émigré Vignaud. La châtelaine abandonna Villefort, autre épave dont la toiture faisait eau de toute part; elle trouva un emploi d’institutrice et vécut dans une maison de Laurière avec sa fille. En 1828  le roi versa des indemnités aux émigrés ou à leurs ayants droit. Anne reçut en héritage d’un oncle chanoine une somme de 15000 francs qu’elle consacra à l’ouverture du couvent des Sœurs du Sauveur, au bourg de Saint Sulpice-Laurière. Labiche de Reignefort mourut en 1831 à l’âge de 75 ans, mais un de ses frères également prêtre n’avait pas survécu à sa villégiature de Rochefort sur ce même ponton des  « Deux-Associés »: à sa mort, quand on souleva son cadavre, la vermine dessinait sur le bat-flanc la forme de son corps.

°°°Anne du Vignaud: lire   « l’école et les écoliers d’hier ».

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