Saint Sulpice-Laurière

Le sauvetage du wagon-foudre

                                                      

27 septembre 43. Il était six heures du matin, heure allemande. Gustave Gandon, chauffeur sur la ligne de Guéret-Montluçon, équipier de Victor Rouby mécanicien, longeait les convois immobiles, endormis, du triage de la gare.
Les rails le menaient tout droit des Maisonnettes au Dépôt, de son domicile au boulot. Il allait d’un pas mécanique vers les familières fumées sulfureuses de la rotonde.  Dans sa banatte d’osier, noire comme le charbon du tender, comme le cambouis des machines, (Note 2-22) il emportait  le casse-croûte de la journée, des productions locales: pain bis de campagne, tranche de lard salé, fromage « pudint », et la chopine. Il monterait aux Combes  chez Jeanne qui lui avait promis  du saindoux; il tuerait la vieille lapine noire; il rafistolerait le grillage de la volière, les œufs se perdaient…Des effluves l’arrachèrent à ses cogitations et  lui firent prendre conscience qu’il avait le gosier sec. Inquiet il vérifia le bouchon de sa bouteille. Ses narines palpitaient. Ses godillots se firent légers sur le ballast pour mieux écouter cette odeur. Un menu gargouillis le cloua net devant un wagon-foudre aux citernes jumelles : là-haut entre deux douelles disjointes une hémorragie vidait le foudre de son précieux contenu ! le parfum, la couleur, le glouglou à la sortie du tonneau gigantesque et le plicploc sur le sol, dans le silence du petit matin… Gustave scandalisé devant ce monstrueux gâchis remplit son « quart » et se le vida sur son gosier desséché par l’émotion,  il remit ça – « une autre que les boches n’auraient pas » – et il partit en courant.

………………..Gustave Gandon à gauche

286    et Victor Rouby dans le hublot.

Il arriva au dépôt tout essoufflé, criant et gesticulant. Les outils glissèrent des doigts; on fit cercle. D’une haleine avinée, en phrases sobres au débit  haché  il exposa l’évènement : la blessure du bois, le tonneau pantagruélique, le jet du divin breuvage, trente mille litres, peut-être cinquante, l’urgence d’une intervention massive. Quelques minutes plus tard Thomas Salesse, parti voir, confirmait de loin  par des hurlements.

En ces âges historiques le réseau ferré et la marche des convois ne se contrôlaient pas du haut du ciel. La Compagnie s’en remettait aux initiatives et à la conscience professionnelle de ses employés pour les rails cassés, les bielles coulées, les portières mal fermées et tout ce qui mettait en péril marchandises et voyageurs. Par exemple les fuites aux wagons-foudres . Dévoués et durs à la tâche, toujours prêts au sacrifice, les cheminots, les  roulants comme  les autres, étaient des gens prompts à prendre une décision, bonne ou mauvaise.

On fit mentalement l’inventaire de tout ce qui pouvait recevoir du liquide. Peu de choses : les seaux  étaient pleins de graisse, les bidons pleins d’huile, quelques rares arrosoirs, des lampes à acétylène  transformables faute de mieux  en lampes à pinard, un saloir de grès sous la gouttière dont la présence incongrue se justifiait par un souci d’hygiène des mains avant le casse-croûte. Et beaucoup de cambouis partout. Ses ressources en récipients étant limitées, le Dépôt demanda l’assistance du voisinage: trois coups de sifflet, puis trois autres encore et encore trois. Derrière ses volets entrebâillés la Fanchette du bistrot risqua un oeil. L’ombre du quartier endormi se piqueta de lumières. On s’agita chez Aspinion, chez Faucher, chez les  soeurs Dedieu, et la silhouette enfarinée de Négrier se profila  sur le seuil de la boulangerie coopérative. On craignait une mauvaise alerte. Dans ces années-là  le malheur vous tombait dessus à l’improviste et le pire était toujours à craindre et à venir.  Soudain, comme d’un coup de sabot dans la ruche, tout se mit à bourdonner, la rumeur s’enfla, une gigantesque agitation prit corps; les gens sortaient de chez eux en enfilant une manche et se remontant les bretelles. Pour un incendie ils n’auraient pas  réagi plus promptement. Quelques brefs saluts dans l’aube naissante; on parlait peu pour ménager son souffle. Des bouteilles qui   s’entrechoquaient dans des seaux en fer étamé mêlaient dans la pénombre leurs sonnailles  au piétinement  assourdi sur le mâchefer du troupeau de bénévoles.

Arrivés à pied d’œuvre la déception fut générale. L’écoulement se tarissait. A peine un suintement. Mais on remarqua que le trou était  placé haut, que par conséquent le fût gigantesque était encore plein à plus des trois quarts. Quelques-uns sortirent des couteaux suisses et attaquèrent le bois au poinçon, avec le même résultat qu’un aiguillon de guêpe sur un cul de casserole; les douves étaient épaisses et en bon chêne merrain du Tronçay. Notre tempérament gaulois nous fait souvent passer de l’enthousiasme au désespoir. On cherche alors un homme providentiel. Ce fut Julot. Un murmure flatteur accueillit l’arrivée de Jules Baiser, jeune apprenti ajusteur, qui brandissait une chignole. Quelques tours de manivelle bien appuyés et un jet puissant jaillit des entrailles monstrueuses. C’était une mèche de douze.

Ce matin-là le soleil qui dardait ses chauds rayons sur la montagne de Concidat éclaira un épisode bacchanalesque. La fièvre du dépôt avait contaminé le village entier, banlieues incluses. Un mystérieux téléphone avait répandu la nouvelle qu’un wagon-foudre était en perdition, qu’il fuyait par mille trous, et  que la Compagnie faisait appel à la population pour sauver ce qui pouvait l’être. Toute affaire cessante, ouvriers et paysans sortirent de la cave les barricous et les futailles, exangues par fait de guerre; ils les calèrent sur les brouettes, dans des remorques de vélos ou ceinturés d’une corde et posés sur l’épaule. Depuis La Californie, Poperdu, Gaudeix, La Bregère, un peuple entier se mit en marche et convergea vers le point de remplissage. Gustave Gandon était parti pour Montluçon la rage au coeur.

De leurs compartiments ou en attente sur les quais les voyageurs en transit en gare de Saint Sulpice-Laurière furent témoins d’une scène tout à fait insolite et  inhabituelle: une grappe humaine s’accrochait aux flancs du wagon-foudre et en butinait la divine substance. Quand certains, lourdement chargés, se détachaient de l’essaim, des amis prenaient leur place. Pour accéder à la plate-forme du wagon on avait empilé à la hâte un lot de traverses réformées . C’était assez malcommode pour se passer les seaux pleins, et les secouristes bénévoles devenaient de plus en plus maladroits, aussi ce qui était destiné à la voie buccale était souvent reçu en application cutanée. Les enfants venus en curieux vomissaient dans le ruisseau  et les femmes posaient leurs toupis pour leur donner des baffes.   Léonard Malafosse ne partageait pas l’euphorie générale.  C’était un vieux retraité jaloux, connu pour avoir le vin mauvais et qui – disait-on – battait sa femme. Il contestait la jouissance d’un trou placé bas; on lui montra la chignole de Julot.

Le soir tomba sur une journée comme on les apprécie chez nous  en Limousin; les pommes et les poires se dorent au soleil d’automne dans les vergers, les premiers pelons des châtaigniers cranillauds libèrent au pied de l’arbre noueux  leurs gros fruits vernissés, la saison glorifie la campagne et ses richesses. C’était la guerre, le pays était infesté de fridolins, et pourtant ce fut une journée baignée d’optimisme comme on n’en a pas connu beaucoup de semblables à Sen Supéri; une célébration de Bacchus que seuls les vieux nostalgiques  peuvent se raconter. Le curé Mialou fit  remarquer plus tard que c’était le jour de la Saint Vincent de Paul, un saint prêtre qui s’ingénia toute sa vie à soulager la détresse des malheureux, à faire descendre les bienfaits du Ciel sur la misère du monde , et qui se prénommait Vincent comme le saint martyr patron des vignerons.

A cinq heures du soir la plupart des brouettes en étaient à leur second  voyage; les brouettiers s’arrêtaient pour pisser ou pour pousser un roupillon à l’ombre, affalés  sur les brancards,  étreignant leur tonnelet. Léonard Pintiche, Marcel Lavaud et Guy Bonnet, de La Thière, firent un aller et retour ensemble en  gueulant à pleins poumons des chansons à boire, puis Pintiche qui jouait à tamponner, fut tenu à l’écart. Vers les huit heures du soir Jarasse le brigadier de gendarmerie se hasarda dans la cour de la gare, un fusil Lebel de 14 en bandoulière. Le chef Ricard l’informa que la circulation était fluide, aucune prévision de convoi militaire, rien à signaler de particulier. Exit le brigadier. Peu de temps après sa sortie, l’un chassant l’autre, Vénassier le bistrot et Auboux le restaurateur introduisirent  une barrique bien ventrue sur un solide charretou. Méthodiquement, à partir d’un forage encore en production, un tuyau de caoutchouc fut introduit dans le foudre, siphonné, branché  à la bonde en contrebas, et le vin migra avec un  gargouillis aussi gai qu’une chanson d’ivrogne. Quelqu’un demanda aux troquets combien ils revendraient ça  au peuple; ils se récrièrent en choeur que demain les rasades seraient gratuites, que leur porte serait ouverte et que tout le village serait cordialement invité. On leur aida à faire sauter  les roues  ferrées de leur carriole par dessus les rails de la voie.
A la tombée de la nuit tout le pays fleurait le  picrate.  Récipients et ustensiles, boîtes, bouteilles,  cuves, cuveaux et cuviers, containers et contenants,  vases et  seaux, les cabossés, les moins propres …. on en vit des hygiéniques  passés à l’eau de javel et remplis à ras bord. On alignait tout ça dans les couloirs des maisons avec un linge dessus pour les mouches; on marchait avec précaution,  en s’appuyant aux murs qu’on sentait bouger.

…..le foyer de la P 231287 Gustave Gandon, chauffeur.

Informés bien tardivement, ceux de Bersac, Jabreilles et Laurière tournaient autour de la  coquille gargantuesque avec des lanternes. Elle sonnait le creux. Le   ruisseau qui longe la voie avait reçu sa part en liquide, et sur la berge les canards de la Fanchette n’avaient pas cru devoir aller plus loin. Plutôt que  l’aile douillette,  leurs têtes avaient choisi la fraîcheur de l’herbe; dans leurs rêves de canards  ils jasaient d’un bec pâteux comme des nourrissons après la tétée.
Chez les Gandon la Paulette et les deux petits avaient bien participé à l’élan de sauvetage. Quand Gustave revint du boulot, les lunettes marquées en pochoir sur sa trogne charbonneuse, il était peu causant. Il avala sa soupe en silence, fit chabrol et s’envoya au fromage une bonne rasade patriotique avant d’aller se coucher. .

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2 commentaires »

  1. Remarques à propos du « sauvetage du wagon-foudre »:
    Il n’y avait pas de salle de bains chez les Gandon des Maisonnettes.
    La commune n’avait jamais été fichue de s’équiper de bains-douches .
    La Paulette changeait souvent les draps

    Commentaire par saintsulpicelauriere — 13 novembre 2009 @ 13 h 54 min

  2. Remarque, je pense qu’il sagit de Victor Marouby et non Rouby sur la photo

    Commentaire par marouby — 30 mai 2017 @ 9 h 56 min


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